![]() |
AREEC Association pour la Recherche et l'Échange en Éducation Comparée |
||||
Rapport sur la scolarité au salvador
Voici des informations que nous avons pu recueillir, entre le 07 novembre 2006 et le 26 novembre 2006 lors d’entretiens effectués avec :
- Une directrice d’école primaire et de collège, quelques professeurs et élèves des écoles de la ville de Jucuaran et des villages environnants
- Deux prêtres de l’église catholique (le padre Sérafin et le padre Vicente)
- Des membres de différentes associations et O.N.G locales travaillant sur le développement sanitaire de la région
- Alfredo, un jeune homme âgé de 22 ans vivant dans une communauté du sud de la région d’Usulutan, très impliqué dans le développement de sa communauté
Ces informations sont issues d'entretiens libres au cours desquels nous avons pu interroger les personnes divers aspects de la vie des gens de la région d'Usulutan autour du thème de la scolarité
La scolarité au Salvador :
Au Salvador, il existe un système public où la scolarité est gratuite jusqu’à l’âge de 15 ans (fin du collège). Ces établissements reposent sur le principe de la laïcité. Les seules dépenses que les parents ont à effectuer correspondent à l’achat d’un uniforme (15$ minimum) et de fournitures scolaires. Dans les textes du ministère de l’éducation l’uniforme est obligatoire.
Beaucoup de familles rencontrent des difficultés à assumer les dépenses relatives à l’achat de l’uniforme et des fournitures scolaires. C’est pourquoi, en pratique, les écoles acceptent les élèves qui ne possèdent pas d’uniforme. Sur six écoles visitées, seule une était intransigeante sur ce principe. Dans les autres écoles, seuls les trois quarts des élèves portent l’uniforme.
Nous nous sommes alors interrogés sur la fonction de l’uniforme qui semble handicaper les familles.
L’obligation de l’uniforme peut avoir comme fonction celle d’annuler, au sein de l’école, les inégalités en terme de ressources financières des familles (comme c’est le cas en Angleterre). Cependant, au Salvador, il existe plusieurs marques et types d’uniformes. Un de nos interlocuteurs, Alfredo, nous a alors expliqué que, par ce fait, les inégalités restaient présentes au sein de l’école. Selon lui, l’uniforme permettrait aux jeunes de «s’identifier à la scolarité ». On peut voir ici un moyen de renforcer, chez les élèves, le sentiment d'appartenance à l'institution scolaire. Il nous a également expliqué que dans la capitale, à San Salvador, la police vérifie si les enfants qui traînent dans la rue avec leur uniforme sur eux font l’école buissonnière ou non. Lorsque c’est le cas, les services de police les mettent en garde à vue et préviennent leurs parents.
Le cursus scolaire traditionnel :
La scolarité des enfants débute à partir de quatre ans. Ils entrent alors dans un premier cycle de trois ans qui s’appelle la « parbularia » et qui est l’équivalent de l’école maternelle. Il n’existe pas de structure de prise en charge pour les enfants d’âge inférieur à 4 ans.
Entre l’âge de sept et huit ans, les enfants débutent un second cycle de 9 années. En comparaison à la France, c’est comme si l’école primaire et le collège étaient rassemblés dans une même organisation et une même structure.
Dans la plupart des écoles que nous avons visitées, la parbularia (école maternelle) et le second cycle se déroulent au sein du même établissement mais ont chacun leur propre organisation. Durant ces neufs années, les élèves étudient les mathématiques, l’espagnol, l’histoire, la géographie, la biologie, les sciences sociales et l’anglais (à partir de l’âge de douze ans). Ils suivent également des cours d’éducation civique et sanitaire et étudient la bible. La directrice de l’école justifie cet enseignement au sein de l'école laïque par le fait que la bible est un élément commun aux différents ordres religieux dont les enfants de Jucuaran font partie. (65% des élèves de l’école sont catholiques. Les autres font partie d'autres ordres religieux tels que les témoins de Jéhovah ou encore l'Assemblée de Dieu. Il n'y a pas d'enfants musulmans dans l'école ainsi que dans le village. Un quart des enfants du village ne sont pas scolarisés à l’école laïque et suivent un enseignement évangélique (ils vont au catéchisme une fois par semaine). Le contenu des programmes scolaire est élaboré en amont, par le ministère de l'éducation.
Au sein de chaque classe, il existe une grande hétérogénéité d’âges entre les élèves (jusqu’à quatre ans de différence). Cette hétérogénéité s’explique par le fait que le nombre de redoublement n’est pas limité mais aussi par le fait qu’il n’y a pas de classes adaptées aux élèves présentant de grandes difficultés d’apprentissage. (Au Salvador, il n’existe pas de structures ou de modes de prise en charge adaptés aux personnes présentant des handicaps de nature mentale ou physique).
Dans la plupart des écoles visitées, les élèves ont cours de 8 heures à 14 heures du lundi au vendredi. Dans les structures recevant un plus grand nombre d'enfants, comme c'est le cas à Jucuaran (750 élèves), La moitié des élèves ont cours le matin et l'autre moitié l'après-midi. Ce sont les élèves venant des petits villages environnants qui ont cours le matin. Cela leur permet de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit. (Au Salvador, la nuit tombe entre 17h30 et 18h et les enfants ont parfois plus d'une heure de trajet pour se rendre chez eux). A la sortie de l’école, un grand nombre d’enfants d’âge supérieur à dix ans, vont aider leurs parents au travail (agriculture, vente de nourriture,…).
La troisième partie de la scolarité des enfants se déroule au sein de l’« instituto », soit l’équivalent du lycée français. L’instituto dure trois ans et est payant. Les élèves doivent verser la somme de 4 $ pour chaque année de scolarité ainsi que 8 $ par mois. Les trois années de scolarité coûtent 252 $ à chaque élève. En plus de ces dépenses, les élèves doivent acheter leurs fournitures scolaires ainsi que leur uniforme.
La déscolarisation :
Selon la directrice de l’école de Jucuaran, sur 100 élèves rentrant en second cycle (école primaire et collège), seuls 40 vont jusqu´au 9eme « grado » (3èmé collège), 25 au lycée et 10 à l´université.
La scolarité représente un coût qui n’est pas adapté aux faibles ressources financières de la plupart des familles. Un grand nombre d’entre elles considèrent également que les enfants peuvent commencer à travailler dès l’âge de 12 ans. Les enfants quittent alors définitivement l’école pour travailler au champ. On trouve ici une première cause à la déscolarisation.
Un très grand nombre de familles et d’adolescents considèrent l’exil vers les Etats–Unis comme unique perspective d’avenir.
Au fil des rencontres, nous avons pu constater que, dans l’imaginaire collectif d’un grand nombre de Salvadoriens, les Etats-Unis représentent un eldorado. A Jucuaran ainsi que dans la plupart des régions du Salvador, beaucoup de personnes émigrent vers les Etats-Unis (légalement ou illégalement). Sur vingt enfants interrogés, 19 ont un ou plusieurs parents proches émigrés.
Même si les conditions de travail des Salvadoriens émigrés aux Etats-Unis sont proches de l’exploitation (d’après le témoignage d’un ancien émigré), leurs revenus dépassent ceux qu'ils avaient au Salvador. Ainsi le niveau de vie des foyers dont un ou plusieurs membres travaillent aux Etats-Unis est largement supérieur à celui des autres foyers, grâce aux « remesas » (des envois d'argent de la part des émigrés pour leur proches restés au Salvador). Nous avons également rencontré quelques personnes (âgées de 25 ans environ), rentrant des Etats-Unis, qui valorisent auprès des jeunes générations l’émigration.
Nos interlocuteurs les plus engagés dans le développement social et l’accompagnement des populations, nous expliquent que le phénomène d’émigration constitue un frein à l’évolution sociale du pays.
Selon eux, beaucoup de familles se « reposent » sur les revenus que leurs proches leurs envoient des Etats-Unis. Cela aurait pour conséquence d’amener les enfants et les adolescents à choisir la facilité et à ne pas intégrer les valeurs du travail et de l’effort. On nous explique que les familles aidées par des membres travaillant aux Etats-Unis possèdent les ressources nécessaires pour financer des études aux enfants mais qu’elles font le choix d’utiliser ces ressources pour des dépenses de confort matériel, et engagent, par ce biais là, les nouvelles générations à reproduire le phénomène d’émigration.
Ils poursuivent en expliquant que le Salvador connaît actuellement une crise d’identification patriotique et que la plupart des gens ne « croient pas en leur pays ». (Au cours des différentes conférences, campagnes d’informations sur la santé, regroupements religieux, nous avons pu voir plusieurs intervenants reprocher aux Salvadoriens leurs « manque de fierté » vis-à-vis de leur nation et les appeler à se mobiliser afin de recréer une identité populaire et à prendre d'avantage d'initiatives collectives). Nos interlocuteurs considèrent que de ce problème découle d'une capitulation des parents, qui n'encouragent pas leurs enfants à s’engager ou à « faire évoluer le quotidien des familles les plus pauvres ».
Cependant, nous avons pu constater, en passant quelques jours avec les membres de la communauté de Agua fria (regroupement d’une trentaine de familles au sud de la région d’Usulutan), un tout autre état d’esprit.
Ce lieu regroupe un grand nombre d’anciens guérilléros (combattants durant la guerre civile) et il semble que le sentiment de cohésion social et l’esprit d’initiative y soient cultivés. Ces anciens guérilleros que nous avons interrogés considèrent que les nouvelles générations doivent « continuer la lutte pour le peuple, non pas avec un fusil à la main mais plutôt avec leur plume et leurs diplômes ». Dans cette région, très peu de familles ont des membres aux Etats-Unis et les adolescents que nous avons rencontrés manifestent clairement leur désir de faire évoluer leur cadre de vie par le souhait de poursuivre leurs études.
L’investissement des parents dans la scolarisation de leurs enfants :
La directrice de l’école de Jucuaran nous explique que les mères sont très investies dans la scolarité de leurs enfants. Les rencontres entre parents et professeurs, à l’initiative des parents, sont fréquentes, et les mères y viennent très majoritairement.
Sont également mises en place, chaque mois, des réunions d’information pour les parents. Ces réunions s’intitulent « Escuela de padres y madres de familia » (école des pères et mères de famille).


(Photo du programme annuel des réunions, prise dans le bureau de la directrice de l’école de Jucuaran)
Les différents thèmes des réunions sont :
-Présentation du règlement intérieur
-Égalité des droits
-Maladies infectieuses
-Respect et respect de soi
-Estime de soi
-Communication entre parents et enfants
-Droits de l’enfant
-Violences familiales
-Valeurs
Problématiques familiales:
On peut ainsi constater l’extension du rôle éducatif de l’école en direction de la sphère familiale. Comme il n’existe pas de services sociaux d’assistance aux familles au Salvador, les institutions scolaires sont sollicitées par le ministère de l’éducation pour apporter une réponse aux nombreux problèmes de relations parents/enfants présents au Salvador. Les violences parentales, liées à un alcoolisme très présent, s’avèrent être le principal problème. La directrice met également l’accent sur le problème de démission parentale, qui se manifeste de plusieurs manières.
D’une part, elle décrit un comportement des pères, qu’elle qualifie de machiste et qui consiste à laisser toute responsabilité éducative à la mère. L’un de nos interlocuteurs, le Padre Sérafin, nous dit que dans certaines familles, le père (lorsqu’il ne travaille pas aux Etats-Unis et qu'il est présent au foyer) ne s’adresse jamais directement à ses enfants et laisse toute responsabilité éducative à la mère. On comprend dans les discours de nos interlocuteurs que, dans ces cas là, le père intervient dans les situations extrêmes et de manière violente. Ils expliquent que cette dynamique familiale se reproduit d’une génération à l’autre. L’autorité des mères n’est, en général, pas reconnue par les enfants.
Les mères dont les conjoints sont partis travailler aux Etats-Unis rencontrent également ce problème de refus de leur autorité. On nous explique que l'émigration implique un démembrement familial. Nous avons rencontré certains enfants dont le père, la mère, oncles, tantes et frères ont immigré. Ce sont les grands parents qui assurent alors l’éducation de l’enfant. Ce bouleversement de la structure familiale entraîne un manque important de repères pour les plus jeunes. (Beaucoup se réfugient alors dans la « délinquance et la drogue », comme le montre le phénomène des « maras ». Ces gangs de jeunes sont, pour nos interlocuteurs, une importation américaine: après les premières vagues d'émigration aux EU, les jeunes salvadoriens qui sombrent dans les gangs américains, finalement déçus par ce « pays de tous les rêves », sont renvoyés dans leur Salvador natal, ou ils ne tardent pas à reproduire ce modèle de bandes organisées. Les grandes villes du Salvador connaissent ainsi aujourd'hui une insécurité grandissante.)
Tous nos interlocuteurs déplorent une carence éducative liée à un déficit de la fonction paternelle. Dans leur discours, on peut comprendre que le père est assigné, au sein des représentations collectives, à la fonction de représentant de l'autorité. On constate ici une vision de la fonction paternelle proche de celle que nous connaissons en France, soit celle du père Freudien.
Mathieu et Micha.